Solitude du dirigeant à l’étranger : ce que la distance rend audible

La solitude du dirigeant à l'étranger désigne l'état d'un décideur qui, loin de ses repères d'origine, ne dispose plus d'un interlocuteur sans intérêt dans sa réponse, ni de la langue dans laquelle ce qui compte peut se dire. Elle ne se mesure pas au nombre de contacts : un agenda plein et un cercle social actif n'y changent presque rien.

Un isolement documenté, que l'expatriation durcit

En France, l'étude publiée par Bpifrance Le Lab et relayée le 30 juin 2026, menée auprès de 917 dirigeants d'entreprises de plus de dix salariés, indique que 49 % d'entre eux se disent isolés, contre 45 % en 2016. La part de ceux qui se déclarent « très isolés » est passée de 11 % à 18 % en dix ans. Ces chiffres décrivent des dirigeants installés dans leur propre pays. À l'étranger, la fonction reste la même, mais les contrepoids disparaissent : la famille élargie, les amis anciens, la langue maternelle.

Du côté des expatriés en général, le baromètre Expat Communication présenté le 1er décembre 2025 auprès de plus de 16 000 répondants affiche un moral globalement bon (72 %). La synthèse publiée par l'UFE le 17 décembre 2025 note pourtant que 43 % seulement disent pouvoir s'exprimer librement dans leur pays d'accueil. Un moral correct peut donc coexister avec une parole contrainte. Et Le Petit Journal rappelait fin novembre 2025 que l'isolement et l'irritabilité comptent parmi les signaux qui précèdent le burn-out en expatriation.

Décider sans témoin

Un dirigeant installé à Londres, Genève ou ailleurs décide souvent sans témoin. Personne autour de lui n'a connu ses choix d'il y a vingt ans, personne ne remarque que la même scène revient, avec d'autres décors et d'autres interlocuteurs. Les collaborateurs observent, les partenaires évaluent, les proches protègent le cadre de vie que la mobilité rend possible. Chacun a une raison de ne pas dire tout à fait ce qu'il voit.

Le conjoint, quand il y en a un, occupe souvent cette place de seul témoin. Il reçoit ce qui ne peut se dire ailleurs, sans l'avoir demandé, tout en portant son propre isolement, moins visible parce que moins reconnu socialement. Ce montage fonctionne un temps. Puis la relation se charge de ce qu'elle n'a pas vocation à contenir, et la tension se déplace : un silence au dîner, une irritation sur un détail, une décision familiale prise trop vite.

Ce qui se répète quand personne ne le remarque

Prenons des situations banales. Un dirigeant sait qu'il ne devrait pas répondre aux messages en pleine nuit, et il le fait. Il annonce vouloir déléguer, et reprend le dossier le lendemain. Il programme un déplacement la veille d'une conversation qu'il évite. Rien de cela ne relève d'un manque de volonté ni de méthode : ces actes reviennent malgré un savoir parfaitement conscient.

La psychanalyse nomme ce mécanisme la répétition : ce qui n'a pas pu se dire se rejoue en actes. L'éloignement le rend plus visible, parce que les garde-fous habituels (rituels, proches de longue date, langue d'enfance) ont disparu. Il le rend aussi plus coûteux, parce qu'une décision prise dans cet état engage une équipe, une famille, parfois un pays.

La langue où cela peut se dire

La langue de travail permet la performance. La langue maternelle, celle dans laquelle on a appris à nommer ses affects, permet souvent la précision sur l'essentiel. Un dirigeant peut négocier avec brio en anglais et demeurer privé de nuance sur ce qui le traverse. Nous y revenons dans Langue maternelle et vérité psychique en expatriation.

Un tiers qui n'attend rien

Frédéric Duplessy, psychanalyste, reçoit des dirigeants, des cadres et des familles francophones à Londres, Genève et Paris, ainsi qu'à distance. Il ne s'agit ni de coaching ni de conseil : aucune méthode à appliquer, aucune solution à livrer, mais un cadre confidentiel où la parole n'a rien à protéger. Les entretiens pour dirigeants francophones à l'étranger s'inscrivent dans cette logique, et la page consacrée au psychanalyste francophone pour expatriés en précise le cadre.

La solitude fonctionnelle fait partie de la place. La solitude aveugle, elle, fausse la lecture de soi et des décisions à venir. Ce qui ne se dit pas… agit.

Sur ce thème, lire aussi Solitude du dirigeant expatrié : que révèle-t-elle ? et Gérer la solitude du dirigeant expatrié.

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