Souffrance au travail à l’étranger : quand la performance continue et que le reste lâche

On ne s’arrête pas pour si peu. Les chiffres sont tenus, les réunions s’enchaînent, le dossier de Londres avance en même temps que celui de Genève. Et pourtant, depuis quelques mois, quelque chose résiste à la nuit de sommeil, à la semaine de vacances, à la bonne résolution du dimanche soir. La souffrance au travail à l’étranger est cela : une difficulté qui ne gêne pas la performance, mais qui la rend de plus en plus coûteuse.

Définition simple. La souffrance au travail à l’étranger désigne l’usure psychique d’une personne expatriée dont la vie professionnelle reste en apparence réussie, alors que le sommeil, l’humeur, la vie de couple ou le jugement se dégradent sans cause unique identifiable. Elle ne se confond ni avec la fatigue passagère ni avec un diagnostic : c’est un signal que quelque chose, dans la façon de tenir, ne se contient plus.

Ce que la performance recouvre

Une enquête internationale d’AXA Global Healthcare, A Global State of Mind (juin 2024), menée auprès de 1 458 salariés non natifs dans 16 pays, rapporte que 80 % d’entre eux déclarent des symptômes de mal-être liés à leur environnement de travail, et que 49 % disent avoir connu un burn-out. Ces chiffres disent l’ampleur. Ils ne disent pas pourquoi les plus compétents sont souvent les derniers à s’en apercevoir.

La raison tient peut-être à ceci : plus la fonction est visible, plus elle devient une défense. On est le directeur, le référent, celui qui rassure. La fatigue, elle, n’a pas de place dans l’organigramme. Alors elle passe ailleurs : une irritation sur des détails à la maison, un besoin de tout valider soi-même, une impression d’être fonctionnel et absent.

Ce que l’expatriation retire sans le dire

Dans le pays d’origine, beaucoup de choses nous soutiennent à notre insu : les codes qu’on n’a pas à déchiffrer, les malentendus qui se réparent vite, les proches qui comprennent les sous-entendus. À l’étranger, ce fond de familiarité disparaît, et c’est un travail d’interprétation permanent, invisible, qui s’ajoute à la charge officielle.

Un article du Petit Journal (publié le 27 novembre 2025, mis à jour le 9 février 2026) rappelle que l’expatriation met le sentiment d’identité à l’épreuve et qu’elle révèle souvent des fragilités déjà là plutôt qu’elle n’en crée. Il note aussi un obstacle très concret : la culpabilité du « j’ai de la chance d’être ici, je ne peux pas me plaindre ». Cette phrase, entendue sous mille formes, est précisément ce qui ferme la parole.

La répétition qu’on ne voit pas

Le point que les conseils habituels manquent est le suivant : à chaque changement de pays, de poste ou de fonction, ce n’est pas seulement le contexte qui change. C’est aussi la manière de s’y tenir. Surinvestir pour ne pas être contesté. Se rendre indispensable parce que déléguer réveille une peur de perdre la main. Se durcir quand le cadre devient flou. On sait, consciemment, que ce n’est pas ce qu’il faudrait faire. On le fait quand même.

Si la même fatigue relationnelle revient d’une capitale à l’autre, la question n’est plus seulement celle du pays. Elle devient celle de ce qui se répète, d’un poste à l’autre, dans la façon de répondre à la pression. Cela n’efface pas les causes réelles : certaines organisations sont mal gouvernées, certaines expatriations sont mal préparées. Mais même alors, une question subsiste : pourquoi supporter si longtemps, et si seul ?

Un lieu où la langue maternelle aide

Parler de honte, d’ambivalence ou de perte dans une langue de travail, même parfaitement maîtrisée, laisse un écart entre ce qu’on ressent et ce qu’on formule. La langue maternelle réduit cet écart. C’est l’une des raisons pour lesquelles un travail de parole en français, confidentiel, avec un psychanalyste qui connaît la réalité de l’expatriation, peut avoir un effet que l’effort supplémentaire n’a pas.

Frédéric Duplessy, psychanalyste (Praxis Apex), reçoit en français des dirigeants, cadres et familles expatriés, à distance, depuis Londres, Genève ou ailleurs. Sur ce thème, lire aussi Souffrance au travail expatrié : que révèle-t-elle ?, la première version de ce texte, ainsi que Burn-out de l’expatrié, travail et éloignement, Solitude du dirigeant à l’étranger et Comment gérer l’isolement en expatriation.

Ce qui souffre au travail n’est peut-être pas ce qu’on croit. La bonne question n’est pas « comment tenir davantage ? ». Elle est plus sobre : qu’est-ce que cette fatigue est en train de dire, que votre manière actuelle de tenir ne laisse pas entendre ?

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